Intervention de Laurent Fabius lors de la réunion du Club des conseillers du commerce extérieur

Paris, le 29 avril 2015

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Présidents,

Chers Amis,

Tout d’abord, merci beaucoup de m’avoir invité, j’ai beaucoup de plaisir à me retrouver parmi vous.

Je voulais commencer par vous remercier pour ce que vous êtes, parce que les conseillers du commerce extérieur sont très utiles à la France. Par définition, je passe les trois quarts de mon temps à l’étranger et à chaque fois je rencontre des conseillers économiques et des conseillers du commerce extérieur, je pense que vous jouez un rôle tout à fait majeur.

Parlons de la diplomatie économique, comment ai-je essayé de mettre cela en oeuvre dans la maison que je dirige ?

J’ai inventé le terme mais je n’ai pas inventé la chose, on ne m’a pas attendu pour s’occuper d’économie, y compris dans l’administration extérieure française. Je me suis donc demandé qu’elles devaient être les priorités. Je suis parti d’une idée toute simple, la France est un pays qui a une influence très importante parce que, même si ce n’est pas le plus grand pays du monde, elle coche beaucoup de cases quant à son influence à travers le monde.

Nous cochons une case, et nous sommes cinq à pouvoir le faire sur les 195 pays qui siègent à l’ONU, en étant un membre permanent du Conseil de sécurité. Cela nous donne, à condition que nous sachions bien nous servir de cette prérogative, un poids considérable. Sachez que la moitié des résolutions qui passent aux Nations unies viennent soit du Royaume-Uni, soit de la France.

Nous cochons aussi la case de la puissance militaire, pas seulement la puissance militaire mais aussi la capacité d’engagement ce qui n’est pas exactement la même chose. C’est-à-dire que lorsque le président de la République décide que les forces françaises doivent être engagées quelque part, elles le sont et elles font bien leur travail, souvent au péril de la vie de nos soldats et il n’y a pas beaucoup de pays qui font cela. Et à chaque engagement, nous respectons le droit international.

Nous sommes une force culturelle, nous avons le français qui est parlé par près de 250 millions de personnes et avec la croissance de la population en Afrique, ce sera encore plus dans le futur, nous avons une Histoire, nous avons des principes, nous sommes le pays de la Révolution française.
Nous avons une puissance scientifique. Il y a quelques mois on parlait tout le temps d’une France en déclin et, parfois, il faut prendre les choses par l’humour : comment une puissance serait en en déclin et, la même année, obtient les Prix Nobel de Littérature et d’Économie et la Médaille Fields dans le domaine des mathématiques !

Puis il y a l’économie, et ma conviction est qu’il n’y a pas pour un pays comme le nôtre, de puissance diplomatique et de puissance d’influence durable, s’il n’y a pas une véritable puissance économique. Le temps n’est plus où l’on pouvait séparer les concepts et maintenant le rôle de la diplomatie est global. Moi je suis un diplomate global, c’est-à-dire que l’action extérieure de l’État et de la France couvre tous les secteurs.
En arrivant au Quai d’Orsay, j’ai donc décidé que l’objectif numéro un serait la diplomatie économique. L’écho que j’ai, et j’espère ne pas être trop contredit, des contacts que les entreprises ont avec le Quai d’Orsay à Paris et l’ensemble de nos ambassades est généralement positif.

Maintenant il faut mettre les choses en application. D’abord, l’essentiel est sur le terrain. Nous disposons du troisième réseau diplomatique du monde après les États-Unis et la Chine, et le premier réseau mondial en matière éducative et culturelle. Il fallait donc organiser les choses pour que cet aspect de la diplomatie économique soit décisif. J’ai donc indiqué aux ambassadeurs que désormais ils auraient une lettre de mission avec des objectifs précis.

Sur un plan local, on a essayé d’organiser les choses de manière différentes pour qu’il y ait une « équipe » de France en matière économique. Cela passait par un certain nombre de changements sur lesquels je reviendrai lorsque je vous parlerai du travail que j’effectue à Paris. Bien sûr, il y a des relations entre ce qui est décidé à Paris et ce qu’il y a sur le terrain, l’idée générale étant de faire travailler tout le monde ensemble. Essayons de ne pas avoir une organisation à tuyaux d’orgue mais plutôt d’avoir une organisation transversale, l’ambassadeur, pour ce qui est de l’État, étant le patron. Il y a en France un patron qui est le préfet, son équivalent à l’étranger est l’ambassadeur. Le chef, c’est l’ambassadeur qui réunit autour de lui l’ensemble de l’administration et tous ceux qui concourent à la réussite économique. Parmi ces éléments, il y a les conseillers du commerce extérieur.

Il fallait aussi effectuer un changement qui est peut-être le plus important, c’est de comprendre quelle devait être la géographie de nos implantations. Il y avait déjà eu des adaptations et j’ai eu des prédécesseurs qui comprenaient déjà très bien ce sujet. Nous avons donc rebâti une géographie qui correspond aux évolutions du monde. À partir du moment où on ne peut pas avoir des représentants partout, il faut anticiper sur ce que sont nos priorités. Ainsi sachez que le Nigeria comptera 950 millions d’habitants avant la fin de ce siècle et il faut que nous y soyons davantage présents. Nous nous renforcerons aussi en Amérique du Sud, qui a longtemps été négligée, et aussi en Chine avec un potentiel immense et qui est maintenant, avec les États-Unis d’Amérique, le pays où notre représentation est la plus importante.

Ensuite, à Paris les choses se sont faites en plusieurs étapes. Au départ j’étais ministre des affaires étrangères et puis il y a eu un remaniement et j’ai demandé au président de la République et au Premier ministre, qui ont bien voulu accepter, de me rattacher le commerce extérieur et le tourisme.

Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de politique diplomatique extérieure qui a du sens s’il n’y a pas une politique économique extérieure. Qu’est-ce qu’une politique économique extérieure si on ne s’occupe pas du commerce extérieur ?

Ce fut un peu difficile parce qu’il fallait discuter avec le ministère des finances et les choses ont été facilitées par le fait que j’ai été ministre des finances moi-même et ses services se sont probablement dit que ce n’était pas totalement l’aventure échevelée.

Le tourisme est aussi au sein du Quai d’Orsay parce que je considère que ce secteur, qui longtemps a été considéré comme marginal, est l’une des pépites de la France dans la mesure où en termes d’avantages comparatifs, le tourisme est l’un de nos meilleurs secteurs. Lorsqu’on demande aux citoyens du monde quel est le pays où ils souhaitent se rendre en priorité, c’est la France qui sort numéro un. Aujourd’hui, il y a un milliard de personnes qui voyagent dans le monde et dans 15 ans, il y en aura deux milliards. Si nous savons prendre une part significative de ce milliard actuel - déjà nous sommes la première destination - et du futur milliard à venir, la situation de la balance des services de la France et de l’emploi se présentera très différemment, car par définition ce sont des recettes et en plus, ce sont des emplois non délocalisables. Il y a peu de secteurs comme cela.

Je considère - et j’espère ne pas vous choquer - que l’image de la France est une image globale et on ne sépare pas forcément ce que nous savons faire en matière de technologie et le fait que la France - ce n’est pas chauvin - est le plus beau pays du monde. Le tourisme a donc été rattaché au ministère qui est donc devenu le ministère des affaires étrangères et du développement international.

Ensuite, il fallait aussi rationaliser nos outils. On en a beaucoup en France, alors nous avons regroupé tout cela dans une agence qui s’appelle Business France. L’idée étant d’avoir une agence par domaine quand ce n’est pas directement la puissance publique qui agit. En matière d’encouragement à l’export et de facilitation des investissements étrangers en France, il y avait Ubifrance et l’AFII, avec chacun leurs mérites, mais aussi des améliorations à apporter. Nous les avons regroupés dans une entité qui s’appelle Business France et qui travaille de manière très satisfaisante avec l’ensemble de ceux qui travaillent dans ce secteur : les pays, les chambres de commerce, les régions.

Je mets l’accent sur le fait que je ne sépare pas la facilitation des exports et la promotion des investissements étrangers en France. Je ne dis pas que les opérateurs soient toujours les mêmes ou que les clients soient toujours les mêmes mais c’est finalement un seul et même objectif, qui est le développement de notre économie.

La situation du commerce extérieur, c’est le juge de paix beaucoup plus que la situation budgétaire. Si on veut essayer de redresser notre économie, il faut que l’organisation de l’État soit telle que l’on donne le maximum d’atouts aux entreprises.

Il y a donc ce qui a commencé d’être fait au niveau local et ce qu’il y a à faire au niveau national. J’ai donc parlé d’une organisation différente, avec un opérateur par grande fonction. Il y a une autre agence que nous avons créée, le 1er janvier de cette année, et sur laquelle j’attire votre attention, c’est Expertise France qui regroupe l’ensemble de l’expertise publique, qu’il s’agisse de la santé, de l’urbanisme, des chemins de fer.

Il y avait donc des choses à faire au niveau local, au niveau national et surtout il y avait à installer cette idée sur laquelle vous travaillez et qui est votre raison d’être, que nous sommes un pays attractif.

Nous avons connu une période difficile avec le French Bashing et je crois que maintenant, les choses sont en train de se modifier très heureusement. C’est lié à la fois à un certain nombre de mesures qui ont été prises et aussi à une évolution des comptes de la France beaucoup plus positive qu’à un certain moment. Mais nous avons encore un énorme travail à faire car la compétition est rude et le restera.

Chaque pays défend son intérêt, il y a une compétition internationale, que ce soit en Europe ou dans le monde.

Le rôle des ambassadeurs, mon rôle, c’est d’essayer de contribuer à cette attractivité dans les deux sens. Pour les grandes entreprises, on les aide, on les appuie. Lundi prochain, j’accompagnerai le président de la République en Arabie Saoudite et nous parlerons de différents sujets comme l’Iran, le Yémen, la situation dans le Golfe, etc. Nous appuyons aussi les grandes entreprises mais c’est surtout vis-à-vis des PME qu’il faut faire ce travail. C’est un aspect que vous connaissez très bien mais sur lequel il reste encore des marges de progression.

Dans l’autre sens, nous faisons très attention aux classements internationaux et si on veut avoir de bons classements internationaux, il faut qu’objectivement la performance soit bonne, mais il faut aussi être en accord avec les critères. Ce travail d’attractivité est absolument indispensable, nous sommes très bien placés pour le faire puisque c’est aussi nous qui négocions les accords européens et internationaux, c’est notre travail.

Il y a donc là une sorte d’état d’esprit nouveau, conquérant, en équipe, ajusté au monde de demain et qui essaie de faire comprendre que la France est dans le monde et pas hors du monde, la compétition existe, elle continuera d’exister et il faut nous appuyer sur tout ce que nous avons comme atouts.

Des atouts, nous en avons beaucoup, il ne faut pas pratiquer l’auto-flagellation. Nous avons une capacité reconnue en matière scientifique : nous étions il y a peu aux États-Unis sur la côte Ouest parce que les plus grands dirigeants en matière de technologie nous disaient qu’il n’y avait pas de meilleurs ingénieurs que les Français. On me dit qu’il y a trop de Français à l’étranger, je dis non, c’est absurde. Si on veut avoir un pays puissant, il faut que nous soyons présents à l’étranger. Savez-vous que notre proportion de nationaux à l’étranger est inférieure à la proportion de nationaux de beaucoup d’autres pays européens à l’étranger ?

Nous avons développé des mesures pour augmenter le nombre d’étudiants étrangers en France. Il faut qu’ils viennent en beaucoup plus grand nombre et que l’on mette en place des dispositions favorables à ces venues comme le « passeport talent » qui sera adopté dans peu de temps. Il n’y a pas de meilleur ambassadeur de la France qu’un étudiant venu ici, qui a fait de bonnes études, qui a été bien reçu et qui repart dans son pays. C’est un investissement extraordinaire et je me désole lorsque l’on s’aperçoit qu’un certain nombre d’étudiants se détournent de la France et vont vers d’autres pays qui ne fournissent pas d’ailleurs un enseignement supérieur...

Monsieur le président, vous me parliez du bilan : je crois que dans l’état d’esprit beaucoup de choses ont changé. Sur le moyen terme, je suis persuadé que la France a des atouts extraordinaires, la question évidemment, c’est la capacité de faire des réformes et d’entraîner tout le monde. C’est très difficile, il y a la politique, les résistances mais un jour ou l’autre, les idées finissent par pénétrer et par être adopter. Je pense que nous avons de très grands atouts. Cela ne veut pas dire que les gens soient satisfaits mais, fixons-nous un objectif de moyen terme, nous avons parfaitement la capacité d’être, non pas par notre taille mais par notre influence et notre niveau de vie, un des meilleurs pays du monde. Ne croyez pas pour autant - et c’est là que j’en terminerai - que la diplomatie économique masque tout le reste et parfois je me fais à moi-même ce reproche.

Ce concept a été mis en avant, il est partagé dans l’ensemble de l’opinion, il y a un certain nombre de succès spectaculaires et moins spectaculaires. Quand nous vendons telle ou telle opération que ce soit dans le domaine civil ou dans le domaine militaire, ne croyez pas que les choses se font par hasard, elles sont préparées. C’est un travail d’équipe qui commence à donner ses fruits.

Mais, dans le même temps, nous n’abandonnons pas les autres facettes. Il faut que nous continuions à être une puissance scientifique et une puissance culturelle. Il faut que nous continuions à rayonner diplomatiquement. C’est vrai que c’est une spécificité de ce pays de 65 millions d’habitants et qui finalement est capable de dire des choses que le monde entier entend. C’est souvent cela qui irrite. Il faut être fier de la France mais il ne faut pas être arrogant. Ce n’est pas exactement la même chose.

Et c’est vrai que l’un des traits de la France, c’est que non seulement elle défend ses intérêts mais elle essaie de parler et d’agir pour l’universel. Ainsi nous préparons la COP21, ce qui nous prend beaucoup de temps, qui sera la plus grande conférence diplomatique jamais organisée en France avec 40.000 délégués et 195 pays représentés et dont l’objectif est d’arriver à maintenir un monde vivable. Si nous n’y arrivons pas, le monde deviendra physiquement invivable. C’est la France qui le fait. Elle ne peut pas le décider toute seule mais quand je prépare la COP21, beaucoup de pays me disent : « on vous fait confiance ».

Voilà, je termine par là où j’avais commencé : une administration, une équipe, petite à fortiori, ou un homme ne peuvent rien en agissant seuls. J’ai toujours considéré qu’on est plus intelligents, plus efficaces à plusieurs que tout seul.

Merci aux Conseillers du commerce extérieur d’être ce qu’ils sont et je vous demande Monsieur le Président de transmettre à vos collègues mes très chaleureux remerciements.

Dernière modification : 05/05/2015

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